Des convictions pour avancer – Courrier à mes chefs d’établissement dans l’enseignement privé

Bonjour

Je profite de cette première semaine de vacances pour développer ma réflexion sur mon rôle d’enseignant-éducateur au sein de notre établissement. J’aimerais partager avec vous cette réflexion.

J’ai pris connaissance, comme vous certainement, du livret édité par le secrétariat général de l’enseignement catholique en mars 2017 : « La contribution de l’enseignement catholique pour l’école – Des convictions pour avancer. » Ce document aborde un certain nombre de point en faveur d’une éducation nouvelle en direction de nos collégiens.

Aussi, je voudrais partager avec vous mes idées concernant la mise en place de ce nouveau type d’éducation. Partant du constat que notre système actuel part à la dérive et que nous devons faire face à de plus en plus d’incivilité, de problèmes sociaux et aussi beaucoup de violence. Partant du constat également que nous évoluons au coeur d’un système qui fait l’éloge du respect de la personne, des connaissances et de la bienveillance et qui pourtant sème chaque jour des graines de culpabilité, de peur ou de frustration : il n’y a qu’à rassembler le vocabulaire lourd de sens qui est servi aux enfants chaque jour : pénalité, correction, discipline, remarques de comportement, évaluation, compétition, tâches, devoirs, travail obligatoire, temps limité, échec scolaire, entrer dans le moule, … pour comprendre que nous imposons aux enfants un système très éloigné des bonnes intentions de base, un système qui n’est plus éducatif mais qui se rapproche davantage, à mon sens, d’un système carcéral. Le ministère de l’éducation nationale s’en rend bien compte – à noter les dernières réformes apportées, bien maladroitement certes, pour changer le fonctionnement – mais se trouve dépourvu de moyens et d’idées. Volontairement, je cesse d’employer le terme « élève », individu à formater, afin de redonner toute son identité à cet être unique en devenir qu’est l’enfant ou l’adolescent et qui se construit de lui-même.

C’est bien à nous, acteurs quotidiens sur le terrain, d’expérimenter et d’innover afin que la situation cesse de dégénérer et que reviennent chez les enfants comme chez les adultes, dans leur diversité, la joie de vivre, la créativité, la bienveillance et l’envie d’apprendre.

« L’heure n’est plus à LA réforme qui viendrait tout régler d’en haut… Nous croyons plus à l’efficacité des petits pas. La réflexion s’enracine dans cette vision (de pluralisme scolaire) en apportant la possibilité d’une ambition renouvelée. » Pascal Balmand – éditorial

Nous avons la chance de travailler dans des structures à échelle humaine qui permettent, de part leur proximité, des facilités dans la gestion du public. Nous n’avons rien à perdre à être moteur d’un enseignement nouveau, porteur d’un projet innovant en matière d’éducation et en avance sur notre temps, bien que déjà très en retard par rapport à beaucoup de pays d’Europe. Prenons appui sur ce livret de l’enseignement catholique et allons de l’avant !

« … Parce que les établissements catholiques accompagnent la vocation personnelle de chaque élève, pour qu’il trouve le chemin de son développement et de sa propre réussite. Nous estimons qu’on peut parler de l’école autrement …/… sans uniformité contraignante …/… les leviers de liberté et de responsabilité sont seuls capables de porter la mission d’éducation. » Préambule.

Cette réflexion que je vous propose aujourd’hui fait suite à de nombreuses lectures et discussions entre enseignants. Elle n’est qu’une proposition, un point de départ afin de donner un nouvel élan à notre travail d’enseignant, jardinier responsable du terreau sur lequel pousse la vie, sur lequel repose la croissance de nos enfants. Voulons-nous des fruits et des légumes en bonne santé et bien mûrs ? Alors cessons de leur distiller stress et pression. Tous les livres le disent : l’enfant, comme l’adulte, apprend beaucoup mieux dans la détente et le jeu. Les envies, les projets naissent alors aisément. À nous de les aider.

ENFANTS QUI JOUENT

« Notre école est riche de promesses, de potentialités, d’initiatives… Deux impératifs éducatifs : exigence bienveillante et audace …/… qui ouvre la porte à l’imagination, à la richesse des pédagogies différenciées, aux solutions innovantes,… » Transmettre, former, participer de manière responsable. p.8

Prenons donc comme point de départ une pédagogie de projets. Voici les premières actions que je propose de mettre en œuvre dès la rentrée prochaine :

– Abolir les sonneries ! Les enfants apprennent très vite à être ponctuels et autonomes dans leurs déplacements.

– Permettre un accueil échelonné avant les heures d’activités (de 8h à 9h et de 13h à 14h). Accueil par des activités libres dans la cours ou dans les lieux de permanence. « Autoriser plus de souplesse, y compris horaire, au cours de chaque cycle, pour permettre aux élèves de s’approprier le socle commun à des rythmes différents. » Pédagogies et programmes, p.9

– Supprimer les rangs. Les enfants ne sont pas des animaux que nous devons parquer et surveiller sans cesse. En procédant ainsi, nous les déshumanisons et les déresponsabilisons. Les enfants sont informés des lieux et des différentes projets proposés par l’équipe enseignante grâce à des panneaux d’affichage motivants et par les adultes encadrants.

– Décloisonner les classes. Il ne s’agit plus que les enfants se fondent toute l’année dans un même moule avec les mêmes personnes. Il s’agit au contraire d’ouvrir les possibilités de relations entre eux et aussi avec les enseignants. Les niveaux et les tranches d’âge sont mélangées. On voit bien que le niveau d’un enfant n’est pas seulement lié à son âge mais surtout à la qualité de son éveil. Décloisonner les classes peut permettre aux enfants peu éveillés d’être tirés vers le haut.

« Les parcours doivent s’organiser dans un cadre moins figé : assouplissement des rythmes des apprentissages, cursus plus modulaires, évolution du modèle de la classe,.. » Parcours de formation des élèves, p.10

– Aménager des lieux d’accueil permanents et thématiques (lieux ressources) pour les enfants qui ne sont pas inscrits dans un projet. Ces lieux doivent être accueillants, aménagés en collaboration avec les enfants et encadrés avec soin par des adultes observateurs et motivateurs.

« L’école doit être un lieu où les jeunes sont heureux, construisent leur personnalité, … » Transmettre, former, participer de manière responsable, p.8

– Proposer un panel d’activités variées pour que les enfants puissent s’y inscrire. Ces activités reposent sur les centres d’intérêts repérés chez les enfants et sur les compétences des adultes. Elles sont menées si possible en interdisciplinarité dans des lieux partagés. En début d’année, les enseignants proposent une initiation découverte ludique et sans évaluation, puis les enfants s’inscrivent selon leur envie pour un cycle (par exemple, sur un trimestre). Les enfants qui veulent approfondir l’activité et la convertir en projet plus personnel sur un deuxième ou troisième cycle le peuvent grâce à une offre en conséquence. Une activité qui n’aurait pas d’audience serait écartée, retravaillée ou remplacée par une autre. Plus il y a d’offres diversifiées, plus les enfants sont attirés et stimulés.

« Assouplir le cadre réglementaire, quand des projets et des besoins le justifient, pour favoriser les nouvelles pratiques, l’innovation et l’expérimentation. » Enseignement privé, des convictions, p.16

– Chaque enfant se voit remettre en début d’année son cahier de suivi personnel. À l’intérieur, il note ce qu’il fait chaque jour, les questions qu’il se pose, les progrès qu’il réalise, les difficultés qu’il rencontre et la nature de ses envies, ses projets, ses idées d’orientation… Faisons en sorte que l’enfant soit acteur de sa formation.

« L’horizon professionnel ne peut pas être le seul impératif de l’orientation, qui se rapporte avant tout à une dynamique de vie personnelle… Parcours de formation des élèves, p.10

– Gérer autrement les emplois du temps des enseignants. Le temps de présence au collège est allongé et permet, en plus d’encadrer les enfants, de préparer sur place le travail personnel, de compléter les évaluations ou de participer à des réunions de travail interdisciplinaire. Une réunion d’équipe pour faire le bilan de fin de semaine est souhaitable. Un emploi du temps du type 9h-12h 14h-17h chaque jour pourrait être approprié.

« Promouvoir une flexibilité concertée dans l’utilisation des heures d’enseignement pour favoriser la capacité d’adaptation des équipes pédagogiques aux besoins des élèves. » Pédagogies et programmes, p.9

« Reconnaître les nouvelles missions de la fonction de professeur (accompagnement des élèves hors cours, travail en équipe,…) et donc redéfinir leurs obligations réglementaires de service. » Acteurs de l’éducation, p.11

– Les enfants qui ne sont pas attirés par une activité en particulier peuvent se diriger vers les lieux ressources où ils peuvent lire, jouer, réfléchir et accéder à des postes informatique en compagnie d’autres enfants et adultes autour de leurs envies. Des adultes les accompagnent pour qu’ils prennent en charge leur cahier de suivi et le complètent en fonction des activités journalières et de l’avancée des idées. Chaque semaine, un bilan est établi en commun avec l’ensemble de l’équipe de façon à pouvoir ensuite proposer à ces élèves de construire et d’entrer dans un projet.

– Chaque adulte doit garder en ligne de mire l’épanouissement de l’enfant. Si au cours d’un cycle, un enfant ne se sent pas à sa place, l’enseignant doit essayer de comprendre et d’aider. Si les raisons sont valables, l’enfant peut se désinscrire et rechercher un autre projet. L’enseignant accorde le droit à l’erreur et au doute.

« Pour éduquer et enseigner : être soi-même et faire cause commune. » Acteurs de l’éducation, des convictions, p.11

– Les salles de classes deviennent des espaces qui ressemblent aux enfants et à leurs projets. Aménager, décorer, personnaliser, nommer les salles et les lieux d’activités permet de se sentir en confiance, dans un deuxième chez soi.

– Les projets émergeant des différentes activités sont mis en valeur. La direction donne des moyens financiers, humains ou temporels supplémentaires à leur réalisation. Notamment s’il faut des intervenants extérieurs ou des sorties spécifiques. Les enseignants en collaboration avec les enfants rédigent la fiche projet qu’ils transmettent à la direction pour validation.

« Encourager la complémentarité d’acteurs éducatifs plus variés au service de l’apprentissage de chaque élève. » Parcours de formation des élèves, p.10

– Proposer toute l’année, à l’interne, des formations spécifiques afin d’accompagner la réflexion et les prises d’initiative des enseignants en direction des nouvelles pédagogies.

« Valoriser la fonction d’enseignant par une plus grande implication dans la définition et la mise en œuvre du projet pédagogique et par une formation initiale et continue de haut niveau …/… consolidée en particulier dans le champ des méthodes pédagogiques différenciées et innovantes. » Acteurs de l’éducation, pour avancer, p.11

Bien sûr, ce ne sont que des propositions qui demandent à être davantage réfléchies et travaillées en équipe. Toutefois, si nous ne faisons pas le premier pas, si nous attendons que d’autres le fassent à notre place, nous continuerons à travailler de la même manière avec les mêmes constats. Est-ce vraiment ce que nous souhaitons ?

« S’accorder sur un collège unique et non uniforme, pour que les spécificités de chaque établissement (options, classes à projets, liens avec le territoire,…) soient prises en compte. » Parcours de formation des élèves, pour avancer, p.10

« Le chef d’établissement pilote, impulse et valorise. » Acteurs de l’éducation, p.11

Je vous souhaite de très bonnes vacances et serais disponible avec plaisir dès la rentrée pour discuter avec vous de ces nouvelles perspectives.

Ce courrier est resté sans réponses. J’ai donc pris une initiative : j’ai demandé à recevoir quelques exemplaires de ce fameux livret édité par le secrétariat général de l’enseignement catholique. Mon but était de le partager avec mes collègues et de l’utiliser afin de lancer un travail d’équipe. Aucune réponse non plus. Puis, à un mois de la rentrée, mes chefs d’établissement m’informent qu’ils ont reçu les livrets demandés et que ceux-ci sont facturés à quasiment dix euros l’unité, les proviseurs se sont offusqués et ont précisé qu’ils ne les payeraient pas, ce que je comprends fort bien. Mais quand je leur ai demandé s’ils en avaient pris connaissance, aucun d’eux ne m’a répondu.

Les murs se sont dressés un peu plus entre ma tentative avortée et la hiérarchie.

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