Du sens d’enseigner…

“Nous continuons à faire comme si : classe, leçons, devoirs, sonneries, récréations, interrogations, notes, appel. Mais rien ne va plus vraiment comme ça : cris, bavardages, absences, illettrisme, manque de travail, bagarres, fatigue. Il est possible, à force de contorsions, de continuer de penser que tout va bien malgré une poignée d’élèves récalcitrants. Mais il est aussi aisé d’estimer que l’on assiste à un naufrage généralisé.”

Tombeau pour le collège (Flammarion, 2008) de Mara Goyet

Enseigner, un métier passionnant !

Nous représentons l’autorité

Nous autres, enseignants, nous avons tendance à nous cacher derrière la barrière de l’autorité. Mais qu’est-ce que l’autorité selon nous ? Nous avons l’autorité, donc nous pouvons nous permettre ce que nous voulons, et pas question que quiconque, et surtout pas nos élèves, ne remettent en question cette autorité. Or, si nous représentons l’autorité, alors qui représente celui qui s’y soumet ? Sans soumission, pas d’autorité ! Hiérarchie et consorts… éduquer par qui nous sommes ne veut pas dire que ce sont les comportements que nous avançons qui sont les facteurs de progrès pour les élèves. Non, cela veut dire que l’enfant apprend par imitation, soit, mais aussi par refus de la soumission ! Instinctivement, il se défend. Il affirme sa volonté de ne pas être traité comme les autres, mais comme un individu à part entière, avec son caractère (bon ou mauvais) et sa volonté (bonne ou mauvaise). Il revendique le choix de faire lui aussi ce qu’il veut et d’avoir lui aussi de l’autorité, donc du pouvoir, sur les autres.

Pourquoi imposer que vingt quatre ou trente élèves t’écoutent en silence alors que toi, tu ne les écoutes pas et que pire encore, tu parles sans cesse !!! Si tu parles, les enfants alors vont t’imiter.

Peut-on imaginer partager l’autorité ? Et comment faire pour transmettre ton enseignement dans ces conditions, me dirais-tu ? …………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………..

Allez, j’attends…

Propositions d’actions concrètes

Je propose une piste de travail, un semblant de réponse. Par les actes : l’écoute des uns et des autres, l’échange, la prise en compte des besoins de chacun, l’activité dont le prof fait partie,… nous pouvons ainsi partager et transmettre des valeurs : honnêteté, sincérité et humilité… le meilleur sans se cacher derrière une image fausse et dépassée. Notre autorité repose sur notre maîtrise de la pédagogie et surtout sur la confiance réciproque.

« Mais, on ne peut faire boire un cheval qui n’a pas soif ! » Pourquoi voudrais-tu penser qu’on puisse faire écouter un enfant qui ne veut pas et qui n’a pas autour de lui, dans son environnement quotidien, ce genre de modèle ! Bien sûr, on peut toujours l’imposer… mais de quel droit ? Ton autorité va-t-elle t’apporter la satisfaction d’un élève qui va, tout d’un coup, comprendre tes consignes et se mettre au travail ou bien seulement la satisfaction de ton besoin d’être reconnu et respecté. Auquel cas, la finalité n’est pas la même. L’une comme l’autre peuvent être légitime, mais dans le cadre de ta mission d’enseignant, laquelle des deux se révèle la plus efficace ? Un enfant qui va se taire sous la contrainte, avec l’épée de Damoclès de la punition, de l’observation et de la retenue, va-t-il apprécier ce traitement ? Encore moins au collège et au lycée où l’adolescent se rebelle naturellement contre toute forme d’autorité. Pourquoi ? Gagner sa liberté, son indépendance. Et toi, tu n’es qu’un obstacle sur la voie de son développement. Au lieu d’accomplir ta mission : l’aider et le guider vers son épanouissement dans le monde.

Posons-nous la question avec recul et humilité, qu’est-ce que j’attends de mes élèves ? Pourquoi ?

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Comment puis-je faire cours si je ne parle pas ou peu ? Si je dois faire court au lieu de faire cours, comment m’y prendre pour que je puisse atteindre mes objectifs ?

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L’écoute

Écouter, une vertu ? Oui bien sûr. C’est en écoutant que le plus souvent, on apprend. On mémorise mieux et on reproduit mieux les exemples que le professeur donne à suivre. Il faut différencier écoute passive et écoute active. Dans la première, l’enfant est récepteur mais n’est pas stimulé pour utiliser ce qu’il écoute et en faire quelque chose. Dans la seconde, l’enfant répond à des questions sur ce qu’il a écouté, reproduit des éléments et porte un avis sur le travail demandé et réalisé.

Enseignant, un métier d'écoute...

Il existe toutefois une troisième possibilité très utilisée dans le milieu scolaire : c’est l’écoute forcée. Les oreilles n’ont pas de paupières, donc elles ne peuvent s’empêcher de recevoir le bruit ambiant. Sans discernement, les enfants interprètent chaque bruit, qu’il soit parole sacro-sainte, ou élucubration d’un vieux fou, comme un son. Et un son provoque une réaction émotionnelle. La voix d’un prof auquel les enfants sont habitués perd très souvent de sa puissance émotionnelle et devient bruit de fond, neutre et sans intérêt. Ceci est d’autant plus vrai lorsque le prof en question ne prend pas conscience de sa voix et adopte un ton monocorde, sans inflexions, surprises ou variations de nuances. Quand on prend conscience de ceci, enseigner devient un jeu !

Enseigner en obligeant ?

Peut-on enseigner en forçant, en obligeant et, au cas où, en sanctionnant et en réprimant ? Très longtemps, j’ai cru comme vous que la réponse était OUI ! Que la seule solution pour que les enfants ne se dispersent pas, ne remettent pas en cause la toute-puissance du système était le bâton. Bien sûr, les sanctions morales ont remplacé les punitions physiques. Il n’est plus question de toucher un élève, au point où, le contact physique devient banni. Pourtant, le corps a lui aussi besoin de reconnaissance. Si au lieu de montrer patte blanche en sortant le carnet de correspondance à jour en entrant au collège, nous proposions une main tendue, un accolade, un grand sourire, un bisou de bienvenue ou un câlin libre (free hug), qu’est-ce que cela changerait selon vous ?

Allez-y, écrivez toutes les réponses qui vous viennent à l’esprit :

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Pour les plus coincés, distants ou émotifs, nous pourrions imaginer que l’entrée de l’établissement passe par une écurie dans laquelle s’égayent des animaux entretenus par les bons soins de tout le personnel et des élèves. Le contact avec les animaux est simple et aucun enfant ne peut résister à caresser le chat, le chien, le poney ou la chèvre. Et ainsi, nous pourrions ménager le chou de ceux qui cultivent le tabou.

 Ramassage de carnets

Mais revenons à nos moutons… pendant très longtemps, je parlais, je parlais et… je parlais. Je chantais aussi parfois (mais nous en reparlerons plus tard). Si les élèves, alignés en rang derrière leur bureau faisaient de même, je m’arrêtais attendant de pouvoir retrouver l’écoute de tous. Si je ne l’obtenais pas, je haussais un peu plus la voix. Les élèves, une fois l’effet de surprise passé, curieusement, faisaient souvent de même. Je m’interrompais à nouveau. Excédé de ne plus pouvoir placer la sainte parole sans me la faire couper, j’en venais à la phase « ramassage de carnets ». Phase souvent ô combien chronophage. Certains tergiversent, tardent à venir le déposer sur le bureau, d’autres le cherchent de longues minutes dans leur sac et d’autres encore tentent le « Je l’ai pas. Je l’ai oublié. » Auquel cas, le prof devient secrétaire et sort l’arme ultime : le pass-carnet. Mais fatigué à l’idée de devoir sortir le stylo, et surtout de s’éloigner de son centre d’intérêt principal, son cours, le prof lance son dernier ultimatum. « Si tu ne te tais pas, je complète la case ! » Les enfants apeurés par les réactions potentielles de parents rigoureux ou vigoureux calment le jeu et cessent de répondre tandis que ceux plus teigneux, qui font la loi à la maison, renchérissent. « Pourquoi moi ? Et eux, pourquoi vous leur disez rien ? » L’élève essaie de faire punir au passage les camarades qu’il aime moins (ou même ses meilleurs copains afin de pouvoir les retrouver pendant la retenue… eh, malin…). Tant qu’à faire ! Donc, pénalité, remarque, sanction, heures de retenue, … l’escalade est amorcée. Le rôle du prof est dépassé. Il se transforme en policier ! Sans en avoir la formation, en plus ! Encore moins les primes de risques… Qu’en est-il de ses fonctions de pédagogue ? Qu’apprend-il à l’enfant en agissant ainsi ?

Des idées ?

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« Il croit tout savoir mais il ne détient pas la vérité. Il est arrogant et mal élevé. Il n’est pas assez grand et assez aimable pour qu’on puisse lui faire confiance. Il n’est pas assez mûr pour comprendre que tout cela est fait pour son bien. C’est dans son intérêt que nous le punissons. La sanction permet de discerner les limites et de ne pas les dépasser. Il doit rentrer dans le moule ou le monde s’en chargera et là, ça fera encore plus mal. Il n’est en classe que parce que ses parents touchent les alloc. Il n’a pas sa place ici. Il n’a pas le droit de se désintéresser de ce qu’on tente de lui inculquer. S’il le fait, c’est une preuve de mauvaise éducation. C’est du manque de respect. Ce ne doit pas être folichon à la maison. C’est normal quand on voit les parents. Ils ont démissionné… »

Et j’en passe et des meilleurs. Voilà ce qu’on entend dans les salles des profs et dans les conseils de classes. La sanction est éducation ! La répression est éducation. Vous y croyez vous ?

Moi plus ! Bien sûr que tout n’est pas permis. La liberté des uns s’arrêtent là où celle des autres commence. Doit-on pour autant assener autant de coups au moral ? L’abaissement, l’avilissement, la blessure volontaire ou involontaire et les critiques que le prof professe en restant sur ce genre de position peut faire beaucoup de dégâts. Casser un élève va peut-être, pour les plus fragiles, permettre au prof de faire son cours tranquille. Mais qu’en est-il de l’élève en question ? Il n’est plus rien. Plus rien qu’un boulet qu’il faut traîner tant bien que mal jusqu’à la fin de l’année. Il doit se taire et cesser de s’exprimer.

Va-t-il se remettre au travail ? Peut-être s’il se soumet aux plus forts. Si ce n’est pas le cas, le carnage commence…

Va-t-il apprendre les leçons ?

Et plus important encore, va-t-il aimer apprendre ?

Alors, comment enseigner les limites de façon positive et bienveillante ?

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Les travers de l’humanité

Quand les enfants sont décevants. Quand ils ne semblent intéressés par rien de ce que je leur propose. Quand ils ne pensent qu’à se chamailler. Quand ils ne s’occupent que des affaires des uns et des autres. Quand ils sont bruyants. Quand ils bougent dans tous les sens. Quand ils ne respectent pas le matériel mis à disposition. Quand ils ne demandent aucune permission et qu’ils se permettent tout ce qu’ils veulent. Quand ils crient. Quand ils provoquent. Quand ils sont incapables de formuler une question correctement. Quand ils ont des idées arrêtées sur tout :

– De toute façon, c’est nul.

– Mais tu ne l’as jamais vu.

– Ouais mais c’est nul quand même.

Quand seul leur avis compte. Quand ils n’écoutent rien, critiquent systématiquement sans donner aucune chance. Quand ils profitent d’un peu de liberté pour dépasser les limites. Quand, autorisés à aller boire au robinet dans l’autre pièce, ils s’enferment, s’arrosent, se poursuivent, crient, et salissent tout sur le passage, bien sûr, personne n’est fautif. « C’est pas moi ! ». Quand ils mentent ouvertement, même pris en flagrant délit. Quand ils faut les séparer parce qu’ils se battent au beau milieu d’un jeu. Quand ils s’insultent, se crachent dessus ou jouent avec les affaires des autres (trousse, hand-spinner,…). Quand ils ne montrent aucune humilité et s’enfoncent dans leur bêtise.

Et j’en passe… et pas que des meilleures !

Face à tous les travers de l’humanité résumés dans l’attitude des marmots, regroupés ensemble dans une salle de classe, dans un bahut surbondé, que faire ? Comment se bétonner sans être blessé ? Comment supporter cela et rester indulgent, bienveillant, lucide et calme ?

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Rester enseignant ou rester en saignant ?

Le choix est crucial. J’aime mon métier et j’aimerais l’accomplir de belle manière. Personnellement, je n’y parviens plus très souvent. Je me sens démuni face à de telles attitudes. Je ne comprends pas qu’on puisse en arriver là. Les enfants se rendent-ils vraiment compte des conséquences de leur comportement destructeur ? Pitié ? Certainement. Étonnement ? Non, malheureusement, ce serait l’attitude positive qui m’étonnerait le plus de leur part. Un revirement, une remise en question, des excuses et des propositions de réparation. Plutôt rêver ! Et quand je suis censé les guider dans leur apprentissage… les motiver à s’investir dans une activité… ils ne pensent qu’à s’entre-tuer !!! Favoriser leur autonomie en collaborant. Encore faut-il qu’ils admettent qu’ils ne sont pas seuls au monde et qu’ils soient prêts aux concessions.

Bref, l’impasse du désespoir pointe évidemment au bout du couloir, dans la montée d’escaliers, et d’ores-et-déjà, dès la porte d’entrée du collège. Je me sens inutile, inefficace et seulement bon à éponger les sols mouillés. Pfffffffff…

Plus rien ne me motive à faire ce métier qui m’use et qui abuse de ma patience, de ma bienveillance.

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