Pourquoi vouloir changer le système éducatif ?

Des îlots de résistance et d’innovation

« Depuis quelques mois voire quelques années, nous constatons une dérive de notre système scolaire, dans son ensemble, même si quelques îlots de résistances et d’innovation donnent le change. Des enseignants innovent, effectivement, font preuve de bienveillance envers leurs élèves tout en étant rigoureux dans la conduite de leurs classes, exigeants quant aux résultats de leur enseignement et aux évaluations des apprentissages de leurs élèves. Nous avons eu l’occasion de visiter certaines de ces classes, de voir des documentaires en concernant d’autres… Tout cela nous réjouit, bien sûr. Mais l’ensemble nous laisse un goût terriblement amer. » Dominique Sénore, pédagogue, et Pierre Frackowiak, inspecteur honoraire de l’Education nationale, demandent “un souffle nouveau que n’ont pas encore su apporter les tentatives de refondation”, dans : http://www.touteduc.fr/fr/scolaire/id-12898–pour-le-respect-la-culture-et-la-paix-scolaire-tribune-de-d-senore-et-p-frackowiak

Comme en témoignent les deux auteurs de cette tribune, quand il y a des problèmes, on constate en même temps des progrès. Si même les inspecteurs se questionnent et s’apitoient sur le système qu’ils sont censés défendre, c’est certainement que le bas blesse et que nous sommes de plus en plus nombreux à nous en rendre compte et nous insurger. Certains choisissent de faire la grève à tout bout de champ, d’autres signes des pamphlets intrépides, d’autres encore, silencieusement, tentent de bousculer en douceur le monde éducatif de l’intérieur. Même si avec ces articles de la Communauté Éduconscience (que l’on peut traduire par éduquer avec conscience ou éduquer en pleine conscience), je me situe clairement dans la deuxième catégorie (celle de la rédaction de pamphlets intrépides), c’est malgré tout cette dernière solution que je pratique depuis des années et qui fait l’objet de mon désarroi : bousculer le monde éducatif de l’intérieur ! Tout un programme…

Il y a pourtant beaucoup d’espoir. Jamais nous n’avons été aussi nombreux à nous débattre pour faire changer notre vision de l’Éducation Nationale. Elle est comme un grand chantier en perpétuelle mutation. Plus nous nous rendrons compte de ses besoins en fourniture (j’entends par là tout ce qui fournit de la valeur à l’école dans nos actions pédagogiques), en matière première (le cadre, le règlement… et les multiples manières de jongler avec, de se les approprier) et bien sûr, en hommes et femmes de conscience que nous sommes, plus elle évoluera pour le plus grand bien de notre société. On parle d’injustice, de système à deux vitesses, et en final d’un écart qui se creuse davantage entre les riches et les pauvres. La richesse qu’apporte un enseignement efficace et équilibré n’est plus à prouver. C’est véritablement à l’école que se construisent l’équilibre de la société mais aussi les inégalités.

« Nous sommes de plus en plus convaincus que rien ne change pour les élèves qui n’appartiennent pas au premier tiers de leur classe parce que les réformes sont passées sans que les enseignants aient pu trouver les clés du changement de leurs pratiques. En fait, c’est à un véritable changement de posture des enseignants que nous appelons. C’est, nous semble-t-il, une des conditions de la réussite des élèves…/… Mais ils ne sont pas suffisamment nombreux, encore, pour impulser une réelle transformation du système ! »  renchérissent Dominique Sénore et Pierre Frackowiak toujours dans la même tribune.

En effet, il semble que les gouvernements et leurs ministres de l’éducation qui se succèdent soient pleins de bonne volonté. Les réformes qu’ils proposent tirent des ficelles d’alarmes et tentent d’éveiller les équipes pédagogiques sur la nécessité d’entrevoir d’autres façons d’enseigner. Toutefois, ces réformes manquent à mon sens de recul et de pédagogie. Tout comme le professeur doit montrer l’exemple auprès de ses élèves, le gouvernement devrait aussi initier le changement dans les différents domaines sensibles, comme par exemple l’obligation de formation en pédagogie alternative avec les organismes les plus avancés dans ce domaine. Les directives ne restent que des textes, officiels certes, mais des textes sans vie. L’impulsion doit être donnée par des personnes, les chefs d’établissements en première ligne, peu formés et sensibilisés à la pédagogie de terrain. Même si la plupart d’entre eux ont été profs avant, ils ne sont plus confrontés directement aux mêmes problématiques de l’éducation au quotidien. Submergés par la paperasse inhérente à l’administration rectorale, les orientations pédagogiques ne sont que subalternes tant que tourne l’établissement. Dans le secteur privé, la préoccupation majeure de la rentrée reste l’effectif. Qui dit baisse de l’effectif, dit baisse des rentrées d’argent. On organise donc des portes ouvertes, on met les profs en avant afin qu’ils vendent leur enseignement, et on fait de la publicité sur affiches. L’école devient une entreprise qui recrute ses clients. Mais comment chaque établissement se démarque-t-il dans sa pédagogie afin d’attirer et garder leurs élèves ? La question reste suspendue à la bonne volonté des enseignants qui font ce qu’ils peuvent avec les moyens du bord.

Pédagogie de la souffrance

« Elles et Eux ont compris que faire une préparation de classe, selon le modèle distribué en centre de formation ou en conférence pédagogique, bien propre, bien prometteur, ne garantissait en rien que leurs élèves apprennent. Elles et Eux sont parvenus à modifier leurs pratiques parce qu’ils ont changé de posture professionnelle. Parce qu’ils ne pouvaient plus faire « prof pour semblant ». Parce que faire la classe à la classe est plus complexe que de transmettre un savoir à un/e élève mobilisé/e sur les apprentissages. Attention, cela ne fut pas toujours facile pour eux car, pratiquement à chaque fois, leur hiérarchie les a au mieux ignorés, au pire déconsidérés, et dans certains cas, maltraités. Et même si un travail d’accompagnement, extérieur et militant ou universitaire, a permis, parfois, de leur redonner leur dignité et foi dans leur métier, la trace laissée par leurs blessures est encore visible et affleure. » ajoutent encore Dominique Sénore et Pierre Frackowiak dans la même tribune.

Les enseignants souffrent. Ils souffrent de devoir sans arrêt ménager la chèvre et le chou. Ils aimeraient tant se lâcher, se sentir soutenus afin d’assurer leur tâche dans les meilleures conditions possibles, imaginer des projets innovants pour leurs élèves et les réaliser dans la joie d’un travail d’équipe solidaire. Ils souffrent de constater le rejet de ces gamins perdus, écartelés entre des règles d’obéissance surannées et leurs envies de liberté. Ils souffrent de ne pouvoir les aider à s’exprimer comme ils le souhaiteraient à cause d’un système figé et inamovible. Ils souffrent de ne pouvoir se reposer sur une hiérarchie au fait des difficultés qu’ils rencontrent au quotidien et tentant de trouver des solutions avec eux autres que punitives et exclusives. Ils souffrent pour tous ces gamins qui souffrent. Le changement de posture évoqué par Dominique Sénore et Pierre Frackowiak s’impose d’abord comme une nécessité pour ne plus souffrir. Pour retrouver l’attrait de ce métier-passion qu’est le notre et de s’épanouir en l’exerçant. Mais comment inciter à ce changement de posture de façon générale ?

« Ce changement de posture, même si on constate ses bienfaits sur les résultats des élèves, en particulier les plus fragiles, ne se décrète pas… Pas plus d’ailleurs que l’application de telle ou telle réforme. C’est simple à exprimer. Cela l’est moins à comprendre par celles et ceux, justement chargés de faire appliquer, intelligemment et professionnellement, les réformes sensées améliorer la prise en charge des élèves. »

Je pense à une alliance…

Un contrat de partenariat entre les organismes qui, depuis des années, se sont avancés dans le domaine de l’éducation nouvelle, tels que les CEMEA, les FRANCAS ou la FOL. Dans l’intérêt des enfants, il faudrait cesser de penser que le secteur des centres de loisirs ou de vacances est un sous produit de l’éducation. Dans un contexte plus proche de la nature et donc de l’enfant, l’éducation nouvelle prônée par ces organismes a su insuffler l’envie de découvrir et d’apprendre à travers le jeu et la détente. Pourquoi maintenons-nous l’école dans l’exercice draconien, les devoirs, les notes… et le stress ? Le jeu ne fait pas sérieux ? Certes, mais l’enfant apprend-il mieux sans jouer ? La vie n’est pas un jeu ? Et pourquoi non ? Dans tous les jeux, il y a des causes et des conséquences… Nous aborderons plus en détail ce sujet dans de prochains articles. Vous pourrez aussi trouver des sources d’inspiration excellentes et vous exprimer sur le sujet dans ce blog : http://unmondequijoue.simplesite.com/

http://unmondequijoue.simplesite.com/

Il existe des méthodes reconnues et couramment exploitées dans les écoles alternatives telles que celles de Maria Montessori, Célestin Freinet, et tant d’autres. Ces méthodes représentent ce qu’il se fait de mieux en France en matière de pédagogie et méritent vraiment que l’éducation nationale se les approprie enfin. L’enseignant qui sait créer un climat de détente dans sa classe marque inévitablement les cœurs et les cerveaux.

Les relations : la clé de l’enseignant

Si tu te souviens de ce que tu as préféré dans tes années d’école, si tu te rappelles de ce qui t’as marqué durablement, ce sont avant tout les relations que tu as pu avoir avec tes camarades et tes enseignants. Du fait d’une relation saine et enrichissante, tu as appris et grandis en autonomie et confiance. Je me souviens de mon professeur de français en 4ème qui a su, avec passion, me faire partager le goût de la lecture et de l’écriture. De plus, à ses côtés, j’ai découvert le théâtre et me suis libéré d’une grande part de ma timidité à l’oral. Il ne proposait pas des cours classiques mais instaurait deux heures hebdomadaires consacrées à l’étude d’une pièce de théâtre. Que pensait-il du reste du programme officiel qu’il ne pouvait finir à la fin de l’année ? Peu importe pour moi. J’apprenais bien plus en me plongeant dans le rôle de mon personnage que dans toutes les leçons apprises par cœur. Mais pour lui ? S’il était inspecté et devait rendre des comptes ? Et si son chef d’établissement était à cheval sur les textes et n’autorisait pas ce genre de digression ? Je ne sais pas quelles furent les implications et les aboutissants de cette pédagogie, je sais toutefois que ce professeur par sa volonté de partager sa passion et de passer outre les directives officielles m’a marqué durablement. J’étais vraiment triste de ne plus l’avoir en 3ème.

“Du coup, si problème il y a, envisageons-le sous un autre paradigme ? clament encore Dominique Sénore et Pierre Frackowiak. Et pourquoi pas le paradigme éthique ! Mais à condition qu’il concerne l’ensemble du système et ne soit pas exigé des seuls enseignants. Et surtout qu’il ne soit pas lancé comme on lance une nouvelle campagne publicitaire ou de communication mais, au contraire, qu’il soit expliqué, décortiqué, et surtout traduit en pratiques opérationnelles et en postures professionnelles… ”

Qu’attendons-nous alors pour restaurer la place du jeu dans l’école ?

L’école représente un groupe d’individus qui se réunissent dans l’intention d’apprendre et d’évoluer ensemble. « Bien des rituels scolaires ne sont pas inscrits dans la loi. Les établissements scolaires ont hérité d’une organisation ancienne – rien ne les oblige à les conserver. »

Ken Robinson, Changez l’école

« Les besoins du XXIème siècle en capital humain exercent une pression nouvelle sur les systèmes éducatifs existants, qui devront parvenir à répondre aux besoins spécifiques de chaque élève. »

Docteur Amin Amin

Ce n’est pas parce que je crois, ou qu’on me dit que je fais mal mon boulot que je souhaite le quitter. Certes, je manque souvent de confiance en moi, je fais des bourdes, j’ai des périodes raplapla, en manque d’imagination et de motivation, certes je peste contre ceci ou cela, mais comme tout enseignant actuellement, et je dis cela sans aucun doute de me tromper, je souffre de la lourdeur du système.

John Taylor Gatto, nommé à plusieurs reprises Enseignant de l’année de la ville et de l’état de New-York a fini par démissionner, déçu par l’impact de la standardisation sur les professeurs comme sur les élèves. Après trente ans d’enseignement, il en est venu à considérer, de part leur manque d’esprit critique et d’autonomie, les écoles « comme de véritables usines d’infantilisation qui procèdent à l’incarcération à long terme des élèves et des enseignants. »

« On a besoin de croire qu’il y a de bonnes raisons de changer, que la situation recherchée sera meilleure, et que les efforts exigés en vaudront la peine…/… On a besoin d’un plan d’action convaincant pour y parvenir ; ou tout du moins que celui-ci permette de mettre le pied à l’étrier, même s’il change en cours de route. »

« Il existe une quantité d’écoles admirables où travaillent des personnes formidables et pleines d’espoir. Mais beaucoup doivent lutter contre la culture éducative dominante au lieu d’être aidés par cette dernière.

Changez l’école : La révolution qui va transformer l’éducation

Ken Robinson, Changez l’école

"Nous continuons à faire comme si : classe, leçons, devoirs, sonneries, récréations, interrogations, notes, appel. Mais rien ne va plus vraiment comme ça : cris, bavardages, absences, illettrisme, manque de travail, bagarres, fatigue. Il est possible, à force de contorsions, de continuer de penser que tout va bien malgré une poignée d’élèves récalcitrants. Mais il est aussi aisé d’estimer que l’on assiste à un naufrage généralisé."

Tombeau pour le collège (Flammarion, 2008) de Mara Goyet

Alors qu’attendons-nous pour agir, expérimenter et se planter ? Puis refaire et refaire jusqu’à trouver ces moments géniaux où tout le monde se sent en osmose, où le plaisir d’apprendre et de partager refait surface.

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